
Alors que le peloton s'élançait de Luxembourg pour la première des vingt-et-une étapes éprouvantes du Tour de France 1989, les directeurs de course étaient loin de se douter que leur décision, quelque peu controversée, d'opter pour un contre-la-montre individuel final allait donner lieu à l'un des dénouements les plus palpitants de l'histoire du Tour, du cyclisme et du sport en général.
Mais dans une course toujours riche en rebondissements, le décor était planté dès le prologue par Pedro Delgado. Le tenant du titre et grand favori arriva avec deux minutes et quarante secondes de retard au départ du contre-la-montre de 7,8 km et, après avoir concédé 14 secondes supplémentaires, l'Espagnol se retrouva bon dernier, hors course pour le maillot jaune. Cette erreur de chronométrage allait ouvrir la voie à un duel épique entre l'Américain Greg LeMond et le Français Laurent Fignon, tous deux anciens vainqueurs du Tour, mais peinant, pour des raisons différentes, à retrouver leur meilleur niveau.
Les difficultés de LeMond étaient davantage liées à une tragédie qu'à un problème de forme. En avril 1987, le champion en titre fut accidentellement blessé par balle par son beau-frère lors d'une partie de chasse au dindon près de son domicile californien. Il reçut plus de 30 plombs dans le dos et le flanc, dont deux se logèrent dans la membrane péricardique. Il frôla la mort par hémorragie avant d'arriver à l'hôpital et passa la majeure partie des deux dernières saisons à reconstruire un corps et une carrière que la plupart considéraient comme perdus. Pour 1989, seule la modeste équipe belge ADR accepta de lui donner sa chance, et c'est sous leurs couleurs jaune fluo et bleu ADR Agrigel qu'il prit le départ au Luxembourg, en parfait outsider.
Le retour de Fignon avait été tout aussi difficile. Deux opérations du tendon d'Achille entre 1985 et 1987 l'avaient privé de près de deux saisons complètes, et le double vainqueur du Tour aborda l'année 1989 avec de nombreux sceptiques. Coureur de l'équipe Super U-Raleigh-Fiat de Cyrille Guimard, arborant le maillot jaune Super U, cette course était censée être sa rédemption, et pendant la majeure partie du parcours, cela semblait être le cas.
Le maillot jaune changea d'épaules à cinq reprises avant le dernier week-end. LeMond s'en empara au sprint lors de la 5e étape, avant que Fignon ne le lui reprenne au sommet pyrénéen de Superbagnères lors de la 10e étape. LeMond répliqua lors du contre-la-montre de la 15e étape vers Orcières-Merlette, avant que Fignon ne le récupère, définitivement comme tout le monde le pensait, à l'Alpe d'Huez deux jours plus tard. À l'approche de Versailles pour la 21e et dernière étape, un contre-la-montre individuel de 24,5 km jusqu'à Paris, Fignon devançait LeMond de 50 secondes, un écart qui paraissait insurmontable sur une si courte distance.
Deux éléments jouèrent contre lui. Le premier facteur était technologique : LeMond avait découvert qu'aucun règlement de l'UCI n'interdisait l'utilisation des prolongateurs de guidon plus courants en triathlon, et il s'élança de Versailles en position aérodynamique, tandis que Fignon roulait droit, tête nue, sa queue de cheval blonde flottant derrière lui. Le second facteur était physique : Fignon avait souffert d'irritations douloureuses à l'entrejambe lors de la 19e étape et avait à peine dormi la nuit précédant le contre-la-montre.
LeMond réalisa l'effort de sa vie, avec une moyenne de 54,545 km/h, signant ainsi le contre-la-montre individuel le plus rapide de l'histoire du Tour. Fignon, en difficulté et visiblement souffrant, concéda 58 secondes à l'Américain à l'arrivée sur les Champs-Élysées. Au passage du chronomètre, Greg LeMond remportait le Tour de France 1989 avec seulement huit secondes d'avance, le plus faible écart jamais enregistré. Plus de trente-cinq ans plus tard, ce record tient toujours.
C'était le dénouement parfait d'une des plus belles histoires de retour en force du sport. Deux ans après un accident de chasse qui a failli lui coûter la vie, LeMond foulait les Champs-Élysées vêtu de jaune. L'année suivante, il revenait défendre son titre sous les couleurs de l'équipe Z, un maillot désormais aussi mythique que celui que Fignon avait failli perdre.
Revivez l'arrivée la plus serrée de l'histoire du Tour de France : découvrez le maillot ADR Agrigel porté par Greg LeMond, le maillot jaune de 1989 que Laurent Fignon a arboré pendant neuf jours en juillet de cette année-là, ou encore le maillot jaune de l'équipe Z de 1990 porté par LeMond lors de sa défense de titre.

